Octobre en pleine incertitude [carte blanche Facebook]

Bannière
vague bleue

Avec les Co.mmères de Co.théâtre, nous donnons la parole aux membres de notre équipe. Chaque mois, une nouvelle Co.mmère partagera des anecdotes pour vous faire plonger dans notre univers !

Ce mois-ci, Gilles nous raconte son mois d'octobre incertain... 

Posté le
01 novembre 2020 - 14:46
1- ça rame

Un dirigeant de TPE en incertitude

Co.théâtre, c’est une TPE de 9 salarié·e·s et une soixantaine de comédien·ne·s et formateur·rice·s… Nous réalisons des sensibilisations sur des thèmes tels que la diversité, la prévention des risques psychosociaux, les bonnes postures pour la qualité de vie au travail. Nous conduisons également des formations dans lesquelles les participant·e·s renforcent leurs soft skills grâce au théâtre : pour s’exprimer, dégager du leadership, communiquer, gérer les conflits, vendre...

Depuis l’apparition du Covid les eaux sont tumultueuses et la période est devenue incertaine : interdiction des spectacles ; limitation des rassemblements ; reports de commandes ; clients hésitants ; comédiens inquiets… De quoi demain sera-t-il fait ?

Durant un mois, deux fois par semaine, je vous partagerai ce qu’est mon quotidien de dirigeant de TPE en incertitude… Mes impressions, mes ressentis, mes émotions au quotidien… et ce que j’initie, avec l’équipe, pour avancer quand même !

Sur la ligne de crête
 

Le carnet de commande de septembre et d’octobre n’est pas si mauvais. Les clients principaux sont revenus. Mais le report est toujours possible : à la moindre annonce des pouvoirs publics qui relance la peur ; à chaque nouvelle mesure qui rend les regroupements plus difficiles... Quand un ministre indique qu’il parlera à la TV ce soir de la Covid, je me dis : « que va-t-il encore nous sortir qui va faire fuir les clients ? ».

Alors chaque jour est un jour gagné. Je ne regarde pas à un mois, à peine à une semaine : chaque jour passé est un pas fait sur la crête qui sépare d’un côté le redémarrage, et de l’autre l’effondrement, les annulations en masse de commandes. Sur cette ligne de crête entre reprise et nouveau blocage, chaque journée est une petite victoire …

L’horizon du temps se rétrécit ; et en même temps, ce qui nous fait avancer, c’est le long terme : au-delà de toute cette perturbation, au-delà du brouillard qui nous entoure, j’essaie avec l’équipe de tracer un cap, de distinguer un bout d’horizon au loin sur lequel les regards de l’équipe peuvent se poser et qui nous stabilise.

Aujourd’hui, ce petit bout d’horizon s’appelle interventions en distanciel, nouveaux thèmes d’animation, partenariats renforcés avec les clients. Le point important est de tracer une direction.
 

 

2- ça patine
3- ça prend l'eau

Rassurer, rassurer … parce que ce n’est pas la fin du monde !

 

0 comédiens et comédiennes devant moi … Certains n’ont pas travaillé depuis 6 mois, et n’ont pas de perspective pour la rentrée. Qu’est-ce que je peux leur dire pour les accompagner dans cette période ? Que tout va bien ? Que je sais de quoi demain sera fait ? Ils ne me croiraient pas et je ne serais pas honnête.

Alors je leur parle d’après-demain. Et surtout, je ne me risque pas au jeu dangereux des prévisions : je parle d’envie, je parle de ce que je veux pour Co.théâtre en 2022, de mes ambitions. Je détaille les nouveaux projets : formations distancielles, vidéo, nouveaux thèmes…

Et aussi je leur parle de ce qui a déjà été fait ; l’avenir se construit dès aujourd’hui, nous n’attendrons pas pour commencer. Certains nouveaux thèmes que nous avons lancés ont trouvé leur public, tels que « Manager en incertitude … » ; les web démos drainent un public plus nombreux que nos anciens ateliers présentiels, et un public plus qualifié.

Si Demain est incertain alors nous allons faire avec ; et imaginer ensemble le monde d’après.
 

Une équipe en pointillé ? …

 

Adèle travaille le lundi matin, alors qu’Agathe travaille le mardi après-midi. Marion travaille le mercredi et le jeudi matin, mais personne ne la connaît encore vraiment, puisqu’elle a été embauchée le 1er avril … en plein confinement ! Céline est là un peu plus, mais ça change chaque semaine. Et Madeleine ne fait pas de télétravail, et se retrouve toute seule dans un open space vide.

Equipe en télétravail, équipe en chômage partiel, équipe en horaires personnalisés … Un vrai casse-tête pour savoir qui fait quoi, où et quand. Comment faire équipe quand l’équipe est dispersée façon puzzle, quand chacun vit dans son propre espace-temps ?
Alors on zoome et on rezoome, à satiété. Le zoom hebdomadaire devient la grand-messe, tout le monde est là : pas d’ordre du jour, un tour de parole, juste être là et se retrouver. Rien à se dire, et tout à se raconter.

Et depuis septembre, le collectif se reconstruit petit à petit ; avec plus de télétravail ; des horaires plus décalés qu’auparavant ; un effectif qui n’est jamais au complet au même moment ; des contrats qui n’ont pas été renouvelés et une équipe un peu plus petite qu’avant, avec des absents qu’on n’oublie pas ; et un plaisir à se retrouver, une envie d’être ensemble envers et contre tout.

Décidément, cette pandémie nous questionne sur ce qui fait lien au sein de d’une équipe ; qu’est-ce qui nous amène tous, tous les matins (plus tout à fait désormais) à nous retrouver, à travailler ensemble ? Dans un contexte d’incertitude, avec des équipes à géométrie variable, des horaires adaptés, du blended working, comment construire et renforcer le lien entre nous ?
 

4- ça hésite
5- ça se rattrape

Et la créativité surgit !

 

Un lundi matin, en plein confinement, deux de nos comédiens seniors nous écrivent, pour nous dire qu’ils ont travaillé tout le week-end pour réaliser une série de vidéos pédagogiques sur le thème des risques psychosociaux en situation de confinement, en réponse à la demande d’un client qui souhaitait organiser une sensibilisation sur ce thème.

Jusqu’à présent, la création de nos vidéos passait par un processus formalisé, incluant écriture d’un script par un auteur, répétitions par des comédiens, tournage physique, montage par un technicien… Rien de tout cela n’était possible en confinement.

Alors, sans que rien ne leur ait été au préalable demandé, ces deux comédiens ont imaginé en un week-end un nouveau produit, une nouvelle forme, cohérente avec la ligne artistique de Co.théâtre, mais adaptée au contexte : scénario semi improvisé à partir d’une situation ; tournage sur Zoom en utilisation les possibilités offertes par les appartements de chacun des comédiens ; trouvailles de mise en scène. Et au total un rendu très fluide, plein de gaité et d’énergie, répondant bien à la demande du client.

Et également, le témoignage de ces comédiens était fort : ils n’avaient rien préparé, avaient juste prévu de s’appeler le samedi matin. Et ensuite ils se sont laissés portés par l’inspiration, ont senti un flux et le ton juste qui venait, se sont pris au jeu, et n’ont pas vu passer le week-end …

Et si incertitude rimait avec liberté et créativité ?

 

Technologie et théâtre : comment vivre ensemble ?

Le théâtre, c’est de l’événement, du corps, de la présence sur scène. Alors comment faire en cette période de pandémie, quand le corps semble interdit, le contact dangereux ?
 
Poussée par l’actualité, l’équipe des comédiens a dû se réinventer pour trouver de nouveaux formats, à distance. Plein de questions ont alors surgi : comment garder l’émotion et le plaisir qui sont la marque du théâtre ? comment retrouver l’interactivité qui caractérise Co.théâtre ? plus largement, comment ne pas tomber dans le travers de tous ces webinaires ennuyeux, que nous avons vu se multiplier pendant le confinement ?
 
Alors nous avons testé, essayé, expérimenté. Des comédiennes ont improvisé des jeux théâtraux sur Zoom ; des formateurs ont accepté de lancer des programmes nouveaux, tels que Manager à Distance par exemple. 

Beaucoup de tâtonnements ; des déceptions aussi, quand les participants refusent obstinément d’allumer leur caméra et que le comédien se retrouve à parler à un écran parsemé de tâches noires et silencieuses ; et aussi de bonnes surprises, tels que des sous-groupes Zoom qui marchent formidablement bien, des tournages vidéos qui nous font vivre l’ambiance survoltée des plateaux de cinéma …

Une autre pratique s’invente sous nos yeux ; que sera notre métier dans 1 an ?
 

6- ça roule
7- ça part

Quel style de management en incertitude ?

En situation d’incertitude, les 2 réactions les plus courantes semblent être : la tétanie (je me fige, je suis paralysé) ou la sur-activité (je m’étourdis dans l’action). Il y a aussi une 3ème réaction, spécifique pour les dirigeants qui de centraliser : je reprends la barre, je décide seul ou en très petit comité, bref j’adopte un management ultra directif, car je n’ai plus le temps de décider.

Comme si le collaboratif, c’était bon pour les périodes de mer calme ; comme si c’était un luxe non accessible en période de crise.
 
Et cela se comprend : j’ai éprouvé, en incertitude, cette envie de me fier avant tout à mon intuition, de décider vite et seul pour faire face à l’urgence. Et probablement, l’équipe demande un peu de cela, pour être rassurée, sentir que le chef garde l’initiative.

Et pourtant, en période de crise, nul ne sait d’où peuvent venir les bonnes idées. La créativité est clef, pour identifier de nouvelles issues, trouver de nouveaux produits, parler différemment aux clients. Et c’est aussi en m’appuyant sur l’équipe que celle-ci se sentira associée, rassurée, et soutiendra le changement. 
C’est quand il y a urgence que je dois prendre le temps de discuter sur le fond avec l’équipe ; même si c’est parfois bien difficile.

Prendre soin de l’équipe en incertitude
 

Co.théâtre s’adapte au nouveau contexte, avec beaucoup d’agilité ; les nouvelles offres sont sorties et trouvent leur marché ; l’équipe travaille désormais à temps plein, les clients nous font confiance, même si l’activité reste encore bien plus faible que la normale.
 
Nous sommes confiants, nous tenons le cap malgré la crise sanitaire qui s’éternise. 
 
Et pourtant c’est dur pour l’équipe. Le confinement, avec son temps partiel qui a cassé le rythme de travail, est encore dans toutes les têtes. L’inquiétude économique reste là, latente, car les commandes arrivent très tard, et nous n’avons même pas 6 semaines de visibilité sur l’activité. Et l’adaptation demandée aux comédiens pour le distanciel est majeure, car elle leur demande de faire le deuil d’une forme de relation avec le public, des applaudissements, du plaisir d’être sur scène … Une prestation sur Zoom nourrit bien peu par rapport à un spectacle …
 
L’équipe a besoin d’être écoutée, entendue, accompagnée. L’illusion pour le dirigeant serait de penser que parce que l’entreprise s’adapte à cette incertitude, tout va bien, tout le monde est content. Le prix psychologique à payer est réel, et c’est là que la bienveillance, l’attention au lien qui nous réunit, doivent être au cœur des préoccupations du dirigeant en incertitude.

8- ça marche
9- ça clair-obscur

Et si l’incertitude devenait une habitude ?

Entre le dernier billet et celui-ci, nous avons été reconfinés. J’ai l’impression désagréable d’être renvoyé à la situation de mars dernier : qu’avons-nous appris depuis 6 mois ? Qu’est ce qui a changé ? Combien de temps tout cela va-t-il durer ?

Et très vite, a émergé l’idée que tout cela pourrait durer et que l’incertitude était en train de devenir peu à peu la seule certitude. Mes clients aussi ont changé d’attitude ces dernières semaines ; ils semblent s’être faits à l’idée que l’incertitude allait devenir « the new normal », la nouvelle normalité.

Et paradoxalement, cette prise de conscience semble avoir débloqué des situations : si ça doit durer, remettons-nous à vivre, réactivons les projets, tout en nous adaptant au contexte sanitaire en privilégiant les formats distanciels. Des clients qui étaient en situation statique depuis des mois, relancent des actions.

Ce second confinement pourrait bien marquer une étape dans le deuil du « monde d’avant », et une entrée plus profonde dans un état transitoire qui tend à devenir un état stable. Pour Co.théâtre comme pour ses clients.  Nous ne vendons pas les mêmes produits qu’avant ; nous imaginons du nouveau, quasiment à chaque demande client ; nous co-créons avec les clients, qui sont aussi incertains que nous. A nous de nous adapter, et de vivre au mieux avec cette nouvelle réalité.