Allez-les-BleuEs !

vague bleue

Dans notre communication, on parle souvent des prises de conscience des participants à nos interventions... mais moins de celles de nos comédien·ne·s. Et pourtant ! Aujourd'hui, et alors que la Coupe du Monde Féminine de la FIFA bat son plein, nous sommes heureux de partager ce texte d'une de nos comédiennes : Tatiana Gousseff.

Posté le
17 juin 2019 - 09:32
Gare de Montpellier
 
Je suis arrivée à la gare de Montpellier et l’affiche trônait avec évidence sous le ciel noir. C’est ça qui m’a immédiatement frappée : mon absence totale de surprise. La normalité de l’évènement, dont j’ai noté avec plaisir qu’on en parlait autant sur les ondes depuis une semaine.
 
Pourtant, il y a très longtemps, les matchs de football féminin m’ont paru une hérésie. Quelque chose de contre-nature (et je prononce ce mot effrayant à dessein), étrange, incompréhensible.
 
Je me demande si un jour lointain, je n’en n’ai pas voulu à ces femmes de vouloir faire comme les hommes : jouer au football. Si je n’ai pas inconsciemment questionné leur féminité, ou plutôt, de mon point de vue, leur absence de féminité.
 
Il ne me venait pas à l’idée, à cette époque où je n’étais encore consciente ni de mes préjugés, ni des conditionnements dont j’étais victime, d’imaginer que ces jeunes filles avaient leur désir propre, une passion, au moins égale à celle que j’avais pour le théâtre, et que ce désir et cette passion étaient déconnectés d’un quelconque désir d’imitation.
 
Il ne me venait pas non plus à l’idée que la féminité n’avait absolument rien à voir avec la pratique d’un sport. Mais finalement, que savais-je de la féminité ? Pas grand-chose sans doute, déjà bien occupée à tenter de me définir en tant qu’être humain.
 
Moi qui n’était pas fan de football et ne concédait mes encouragement qu’à la faveur d’une finale de coupe du monde masculine (tiens, voyez, j’avais oublié le mot “masculine”), j’avais quand même un point de vue sur ces équipes féminines, et sans caricaturer à outrance, je pense sincèrement que si mon cerveau avait pu produire des images sur un ordinateur, à l’écran serait apparu un essaim de jeunes filles un peu gnangnans tapant dans un ballon avec des cris hystériques mélangées à des femmes affreuses et très certainement poilues avec des corps gonflé d’hormones. Je ne souhaite à personne de voir un jour ses préjugés s’étaler en images au grand jour, je crois qu’on en crèverait à peu près toutes et tous de honte.
 
Et puis j’ai rencontré une femme, qui est depuis devenue mon amie, et qui a révolutionné ma façon d’appréhender le monde. Sur une ile espagnole où elle m’avait invitée à partager une maison avec elle, et où chacune travaillait de son côté avant de rejoindre l’autre pour se sustenter, j’ai découvert le concept de « diversité », et celui-ci a ouvert une boite de pandore dont j’ignorais même l’existence.
 
Grâce à des discussions passionnées et radicales, chacune arcboutée sur ses connaissances (les miennes étant un héritage de mon éducation et de la société dans laquelle j’ai grandi, les siennes le résultat d’une vraie culture et réflexion en la matière) j’ai peu à peu entraperçu, car nous avions du temps devant nous et les nuits pour digérer, l’envers du miroir.
 
Sans doute étais-je prête à cette rencontre, sans doute avais-je fait assez de chemin pour remettre en question mes acquis intellectuels sans souffrance et sans culpabilité, bien au contraire, puisqu’une sorte de fascination émerveillée m’a saisie tandis que je comprenais la puissance insensée de tout ce qui agit en nous secrètement, silencieusement, et nous façonne sans nous donner le choix. Diversité. Équité et pas forcément égalité. Parfois, forcément égalité. Féminisme dans ce qu’il représente au-delà du mot valise porté par principe.
Et c’est ainsi qu’a pu s’engouffrer à son tour la parole d’une autre amie combattante, écrivaine, qui a soudain donné à ses livres une tournure plus engagée, plus politique, déchirant un nouveau pan de ma conscience, donnant à son écriture dégraissée, à la fois profonde et ironique, extrêmement brillante, de quoi m’atteindre en plein cœur quand la radicalité des discussions intimes m’avait éveillée sans toutefois me permettre de “tout” saisir.
 
La différence, qui n’est jamais la même selon l’endroit où on se situe.
 
Les noirs dans un pays de blancs. Les handicapés dans un monde de valides. Des grosses dans un pays de tops model en couverture de magazine. Les personnes de petites tailles au milieu de ceux qui les dépassent de plusieurs têtes. Les gays face aux hétérosexuels. Les transgenre entre les toilettes des femmes et celles des hommes. Ceux qui sont nés dans un milieu modeste en zone rurale commandant un verre au bar de l’opéra Bastille. Et puis un jour, moi et ma fille en Chine, il y a un mois, devant des enfants qui cessent de jouer pour nous regarder comme si nous étions des extraterrestres, perplexes, potentiellement grimaçants, et qui rient, et parlent de nous, où comme ces couples, dont l’un soudain se collait à nos corps sans nous demander notre avis pour que l’autre le prenne en photo. Je vous assure, la sensation est très étrange.
 
Des femmes qui jouent au football dans un pays où ce sont les hommes qu’on acclame sur le terrain parce qu’à priori, on préfère aller applaudir les femmes quand elles dansent Casse-Noisette ou le Lac des Cygnes.
 
Je ne compare rien ni personne. Je dis simplement que la différence est partout. Tout le temps. C’est aussi un mot que j’ai appris : l’altérité.
 
Depuis plusieurs années maintenant, je joue et j’écris pour une société qui m’a réconciliée avec la notion de théâtre d’entreprise. (Autre préjugé de la jeune comédienne). Mon travail avec eux m’a permis de me cultiver, d’éveiller ma tolérance, de découvrir des outils pour lutter contre mes préjugés, grâce à des discussions, des rencontres dans les entreprises, des lectures, des recherches pour écrire. Je ne suis pas devenue Jésus, mais je suis certainement une meilleure Tatiana.
 
Nous manquons de cette éducation fondamentale à l’Autre. D’outil pour s’ouvrir sans se sentir menacé, pour ne pas faire de ce qui est « habituel » un étalon universel et immuable. Casser les habitudes pour en créer d’autres meilleures. Les habitudes sont le propre de l’homme sédentaire mais tâchons de bien les choisir. Au football féminin désormais, je suis habituée, et j’admire ces joueuses que jadis je jugeais.
 
Je voulais écrire ce soir pour confesser, malgré des valeurs que je crois solides, une ignorance qui m’a longtemps rendue prisonnière, en ce sens qu’elle m’enfermait dans une conception autocentrée du monde, que je saisissais uniquement à l’aulne de ma propre histoire.
 
Finalement, je me rends compte que c’est surtout l’occasion de rendre hommage à Tania de Montaigne et à la société Co.théâtre. Sans elles, je n’aurais pas autant questionné mon mode de pensée ni changé certaines de mes habitudes, je n’aurais pas grandi, et je ne serais sans doute pas capable de m’écrier aujourd’hui avec une réelle conviction : ALLEZ LES BLEUES !!